Lundi 19 mars 2012 1 19 /03 /Mars /2012 22:10

Au gré des vents

Paris, 1878

La personne qui vient d'entrer dans le salon, ne m'est pas inconnue. Sa mine blafarde ne rend pas justice à l'éphèbe qu'il me rappelle. Cet être hirsute a déjà croisé ma route. J'ai admiré maints visages, remarqué des faciès bien singuliers au cours de mes voyages, mais celui-là, j'en jurerais, c'est à Paris que je l'ai vu. Son nom ne me revient pas ; le lieu exact de notre rencontre non plus. J'ai emmené mon paquetage sur tant de miles marins, vogué sur de si nombreuses mers, partagé le quotidien de tant de peuples différents, au hasard des mouillages, que ma mémoire est encombrée de souvenirs.
Je l'observe. Il me dévisage aussi. Se souvient-il de quelque chose ? Je dois en avoir le cœur net.

- Excusez ma hardiesse Monsieur, mais votre visage m'est familier. Nous sommes-nous déjà rencontrés ?
- Je me posais également cette question, sans me souvenir précisément de l'endroit. Paris sans doute. A moins... Avez vous voyagé Monsieur ? Je reviens de Scandinavie, après un séjour aux Indes. Londres peut-être ?
-  Oui, j’ai voyagé. Mes propres périples ne m'ont pas conduit dans les mêmes contrées. Mais cela nous reviendra peut-être.

Ma coupe de cheveux se termine, la sienne commence à peine. Quel travail dantesque ! Que de broussailles ! J'aime les barbiers de cette ville qui jouxtent les beaux marchés.
Mais agaçante, la question me revient sans cesse à l'esprit. Qui est-il ? Son teint est blême. Il me dévisage toujours dans le reflet du miroir. Son insistance me glace. Aurait-il des mœurs italiennes ? Réfléchissons.
Il a sûrement mon âge et son accent me donne à penser qu'il vient du Nord. Je me souviens à présent ! Je l'ai croisé lors d'un séjour à Paris, il y a de cela quelques années. Il avait pour fréquentation un cercle de parnassiens. Quand ceux-ci l'ont exclu de leur groupe, il est reparti vers la Somme ou vers l'Aisne. A moins qu'il ne soit Ardennais.
Le retrouver ici, quel hasard ! Je viens rarement dans la capitale, seulement si l’état major m’y envoie. C’est une occasion de venir saluer mon cousin Yves, barbier charentais monté à Paris.
Cet homme y est descendu mais quelle chute ! Il était beau jeune, talentueux. La qualité innovante de sa poésie était célébrée par l'élite intellectuelle du pays. Comment est-il tombé aussi bas ?
Une connaissance m'en a touché un mot. Germain était à Londres avec lui, Paul aussi. Il n'a plus d'attache, plus de bollard où s'amarrer. Il n'en désire plus. Il erre maintenant de pays en pays. Et d'aventure en aventure, de port en port. Il est en perdition, à la dérive. Il n'a plus de boussole pour le guider ; sa géodésie doit être différente de la mienne, moi le spahi des mers.
Mon bateau est militaire, le sien est ivre. L'absinthe coule dans ses veines. Dans ses artères aussi. J'ai accosté sur bien des rivages, amicaux ou hostiles. J'aborderai d'autres côtes, islandaises, bretonnes ou basques. Nous avons, dans la Marine, le compas dans l'œil. Mon embarcation est toujours arrivée à destination.
Je sors du salon en le saluant. Il ne doit pas se souvenir de moi. Les visages qui ont jalonné sa vie sont maintenant dilués dans ses volutes d'opium. Une autre façon de voguer vers des pays magiques, oublieux des adieux, ne retenant que les illuminations de l'aube. Au gré des vents.

Par Canardo
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